Sexbots : Guide sur les Robots Sexuels et l’IA

Sexbots : Guide sur les Robots Sexuels et l’IA

Sexbots : l'avenir de la pratique sexuelle

Le marché mondial des robots sexuels pesait plus de 200 millions de dollars en 2023, avec 56 000 unités vendues chaque année. Dans le même temps, le secteur global des sextechs atteignait 30 milliards de dollars. Ces chiffres ne relèvent plus de la science-fiction. Selon un sondage du Lovehoney Group mené auprès de 22 000 participants, 40% des Suisses se déclaraient prêts à avoir des relations sexuelles avec un robot.

Aux États-Unis, un sondage de 2017 révélait que 50% des Américains anticipent une banalisation de cette pratique dans les cinquante prochaines années. Les sexbots interrogent notre rapport à l'intimité, au désir sexuel et à l'humanité, sans que les réponses soient encore tranchées.

Des origines historiques aux robots sexuels de demain

Tout commence au XVIIe siècle avec les "Dutch Wives", ces poupées de chiffon que les marins hollandais emportaient lors de leurs longs voyages en mer. Ces ancêtres directs des sexbots actuels ont même laissé une trace linguistique au Japon, où ce terme a donné naissance aux "Daichi Waifu". La culture japonaise des poupées sexuelles, appelées "rabu dôru" ou Love Dolls, s'est depuis imposée comme une référence mondiale, analysée notamment par la chercheuse Agnès Giard.

La commercialisation moderne s'accélère en 1996, quand Abyss Creations lance un marché international avec ses produits. En 2010, Roxxxy, fabriquée par True Companion, est présentée lors d'un salon professionnel à Las Vegas, capable d'interagir via des réponses préenregistrées.

Matt McMullen annonce en 2015 sa volonté de créer des poupées aptes à tenir de véritables conversations. Deux ans plus tard, Harmony fait son entrée : premier robot sexuel doté d'une intelligence artificielle, vendu initialement 15 000 dollars, puis entre 8 000 et 10 000 dollars par la suite. La robotique intime franchissait ainsi un cap décisif.

La conception des sexbots : entre prouesses technologiques et stéréotypes de genre

Des capacités techniques impressionnantes

Les performances actuelles des androïdes sexuels surprennent. L'Android Love Doll peut prendre 50 positions automatisées. Harmony, elle, suggère 40 couleurs de tétons et 14 formes de lèvres vaginales, un niveau de personnalisation qui illustre la sophistication du design et de la programmation embarquée. Le modèle Solana, présenté au CES 2018, et la version masculine Henry, introduite aux côtés d'Harmony, témoignent d'une offre qui se diversifie.

Une représentation genrée qui fait débat

La quasi-totalité des sexbots commercialisés reprend des formes féminines stéréotypées. Margot Kaminski, professeure de droit à l'Ohio State University, note que Siri, Cortana et Alexa sont toutes féminisées, révélant une tendance systémique à féminiser les assistants technologiques.

Ezekiel Kwetchi Takam, doctorant en théologie, va plus loin : selon lui, ces robots perpétuent l'idée que la seule fonction des femmes est de satisfaire les désirs masculins, prolongeant ainsi des rapports de domination masculine bien réels. La question du genre et du féminisme s'invite directement dans les ateliers de conception.

  • Harmony : premier sexbot féminin doté d'une IA, présenté en 2017
  • Henry : version masculine introduite à la même période
  • Solana : modèle présenté au CES 2018
  • Android Love Doll : capable de 50 positions automatisées
  • Mark 1 : robot imprimé en 3D en 2016, inspiré de Scarlett Johansson

Les sexbots face aux questions éthiques, morales et juridiques

En septembre 2015, Kathleen Richardson, professeure d'éthique robotique à l'université De Montfort, et Erik Billing, de l'université de Skövde, lancent une campagne pour interdire la création de robots sexuels anthropomorphes, estimant que cela nuit socialement et dégrade la représentation des femmes et des enfants. Richardson pousse l'analogie jusqu'à comparer l'interaction avec un sexbot à celle entre un client et une prostituée : deux rapports non-égalitaires par nature.

Patrick Lin, philosophe à la California Polytechnic, rappelle que les robots n'ayant pas de droits, la notion de consentement ne s'applique pas encore à leur utilisation. Danaher évoquait dès 2014 la possibilité de criminaliser le "viol robotique", au motif que cela nuit au caractère moral de l'auteur. La Foundation for Responsible Robotics publie en 2017 un rapport appelant à encourager le débat public. Le rapport Delvaux du Parlement européen, lui, suggère d'attribuer aux robots les plus autonomes une personnalité juridique de "personnes électroniques", ouvrant un champ légal entièrement nouveau.

  • Campagne Richardson et Billing (2015) : interdire les sexbots anthropomorphes
  • Patrick Lin : absence de consentement requis faute de droits reconnus aux robots
  • Danaher (2014) : criminalisation possible du "viol robotique"
  • Rapport Delvaux (2017) : personnalité juridique pour les robots autonomes

Les usages thérapeutiques et sociaux des robots sexuels

Henri Faineteau, professeur en psychologie de la sexualité à l'Université de Genève, souligne que les sexbots peuvent aider à surmonter une angoisse ou un dysfonctionnement sexuel. C'est loin d'être marginal : des études évaluent à 43% chez les femmes et 31% chez les hommes la proportion souffrant d'une forme de dysfonctionnement sexuel. Ian Kerner, sexologue américain, abonde dans ce sens, voyant dans ces androïdes un outil de santé sexuelle pour des patients souffrant d'impuissance ou d'inhibition.

La dimension sociale interpelle également. L'organisme britannique TLC offre des services sexuels à des personnes handicapées, et la loi sur les droits de l'homme de 1998 au Royaume-Uni reconnaît leur droit à la sexualité. Dans les foyers de fin de vie, des poupées non-sexuelles, comme Someone to Care For, ont été utilisées dès les années 1990 auprès de personnes atteintes de démence. Des robots comme AIBO, lancé par Sony en 1999, ont même démontré leur capacité à réduire le sentiment de solitude chez les personnes âgées, ouvrant la voie à une thérapie par le lien homme-machine.

L'impact des sexbots sur les relations humaines et la société

David Levy, auteur de "Love and Sex with Robots", estimait en 2014 que les sexbots représenteraient une aubaine pour les millions de personnes incapables d'établir une relation humaine satisfaisante. Face à cette vision optimiste, Sherry Turkle redoute que les véritables relations sexuelles deviennent "accablantes" comparées à la facilité offerte par les robots. En 2016, Lydia Kaye allait plus loin, craignant une désensibilisation progressive à l'intimité et à l'empathie.

L'enquête menée en 2016 par De Graaf et Allouch auprès de 1 162 répondants néerlandais nuance le tableau : 20,5% estimaient qu'un robot-compagnon pourrait diminuer la solitude, mais 38,4% n'anticipaient aucune conséquence positive. Ces chiffres reflètent une ambivalence collective profonde face à l'attachement homme-machine.

Sur le terrain, des structures commerciales se positionnent déjà. LumiDolls ouvre à Barcelone début 2017, proposant des corps maintenus à 37°C. La première maison close réservée aux poupées sexuelles statiques, Doll No Mori, avait ouvert à Tokyo dès juillet 2004. Ian Yeoman, futurologue à l'université Victoria de Wellington, décrit pour 2050 un quartier d'Amsterdam entièrement tourné vers un tourisme sexuel fondé sur des androïdes indemnes d'infections sexuellement transmissibles, substituant ainsi les intelligences artificielles à l'exploitation humaine dans l'industrie du sexe.

  • 2004 : ouverture de Doll No Mori à Tokyo
  • 2017 : ouverture de LumiDolls à Barcelone (corps à 37°C)
  • 2050 : projection d'Ian Yeoman sur Amsterdam

Sexbots et imaginaire collectif : quand la fiction anticipe le réel

La science-fiction a largement précédé la réalité. De Metropolis de Fritz Lang (1927) à Ex Machina d'Alex Garland (2015), le cinéma visite sans relâche la frontière entre désir humain et machine anthropomorphe. Blade Runner de Ridley Scott (1982), Her de Spike Jonze (2014) ou encore Dollhouse de Joss Whedon (2009-2010) posent tous la même question : peut-on ressentir un franc amour pour une intelligence artificielle ? Helen Driscoll, de l'université de Sunderland, répond par l'affirmative.

Ces imaginaires ne sont pas anodins. Hajime Sorayama développe depuis les années 1980 un univers graphique sexualisé autour du robot. La programmation culturelle des fantasmes masculins, analysée par Klaus Theweleit, se retrouve jusque dans les algorithmes qui configurent ces machines.

Robin Mackenzie, professeure de droit à l'université du Kent, propose d'ailleurs de concevoir des sexbots dotés de "sensibilité", ouvrant la voie à une protection légale et à une responsabilité partagée entre fabricant et utilisateur. Une piste concrète pour réconcilier innovation technologique et exigences éthiques, à analyser sérieusement avant que le marché ne dicte seul ses règles.